JABLONKA Ivan - Laëtitia
Pourquoi ce livre ?
Pour nos lectures communes mensuelles, Arutha et moi-même soumettons à l'autre une liste de 5 titres qui nous tentent. Chacun choisit alors le livre qui lui plaît le plus dans la liste de l'autre et nous échangeons nos avis au cours de la lecture. J'ai lancé cette idée de lecture commune un jour où je me suis aperçue que, malgré nos goûts communs, nous n'étions jamais "en phase". Soit j'avais déjà lu le livre qu'il avait en cours, soit j'avais prévu de le lire et inversement pour lui ... bref, nous ne pouvions partager ce moment en même temps ! Les L.C étaient donc la solution idéale !
Dans la sélection de novembre proposée par Arutha, Laëtitia de Ivan Jablonka a été mon choix. J'ai jeté un coup d'œil à la 4ème de couv' et, même si je n'avais pas vraiment souvenir de cette affaire, l'approche de l'auteur m'a interrogée. Quant au bandeau "Prix littéraire Le Monde 2016", il m'a fait penser que nous serions assez loin d'une enquête racoleuse jouant sur le sensationnel de révélations glauques.
De quoi ça parle ?
Dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, Laëtitia Perrais a été enlevée à 50 mètres de chez elle, avant d’être poignardée et étranglée. Il a fallu des semaines pour retrouver son corps. Elle avait 18 ans.
Ce fait divers s’est transformé en affaire d’État : Nicolas Sarkozy, alors président de la République, a reproché aux juges de ne pas avoir assuré le suivi du « présumé coupable », précipitant 8 000 magistrats dans la rue.
Ivan Jablonka a rencontré les proches de la jeune fille et les acteurs de l’enquête, avant d’assister au procès du meurtrier en 2015. Il a étudié le fait divers comme un objet d’histoire, et la vie de Laëtitia comme un fait social. Car, dès sa plus jeune enfance, Laëtitia a été maltraitée, accoutumée à vivre dans la peur, et ce parcours de violences éclaire à la fois sa fin tragique et notre société tout entière : un monde où les femmes se font harceler, frapper, violer, tuer.
Ce que j'ai à en dire après lecture ?
Dès les premières pages du livre, j'ai compris la démarche de l'auteur.
Me concernant, il a 1000 fois raison ! De cette affaire, je n'avais qu'un vague souvenir et seul le nom du meurtrier me restait en tête ainsi que son visage. Tony Meilhon ... Sa photo avait fait la une des journaux télévisés à plusieurs reprises, que ce soit au moment de son arrestation ou de son procès. Mais quid de sa victime ? J'en avais totalement oublié le nom et impossible de mettre des traits sur son visage, elle avait tout simplement disparue de ma mémoire.
En lisant ces lignes, je me suis sentie coupable. Coupable de cette indifférence qui finit par devenir nécessaire pour échapper au flot des images qui nous arrivent de façon si régulière. Tous ces faits divers qui entrent dans nos foyers en nous livrant toujours plus d'informations sur la cruauté de l'Homme, sur la folie de nos semblables, sur la mort violente qui s'abat sans coup férir sur d'innocentes victimes finissent-ils par faire de nous de simples témoins ? Devenons-nous insensibles ? Ou sommes-nous insensibilisés ?
C'est un travail de mémoire qu'entreprend donc Ivan Jablonka en redonnant sa place à la victime, en la faisant vivre à travers les yeux de ceux qui l'ont connue, en particulier sa sœur jumelle. En retraçant sa courte vie, il va lui rendre un véritable hommage en ne cédant pas au misérabilisme, ni aux jugements faciles. Il va se placer au plus près de Laëtitia, jeune fille de son temps avec des rêves, des copains mais aussi un bagage familial qui pèse lourd.
En parallèle de cette "intimité" (dé)livrée, il y a aussi tout l'aspect public de l'affaire. L'enquête, l'affaire dans l'affaire, le scandale politico-judiciaire ... L'auteur, qui est historien et sociologue, va s'attacher à retranscrire le plus fidèlement possible toutes ces facettes. En alternant les chapitres plus "intimistes" et les chapitres plus "techniques", Laëtitia devient alors un témoignage sur une France malmenée par ses institutions, engluée dans ses problèmes de pouvoir.
Cette multiplicité d'analyses, qui fait la richesse de ce livre, peut aussi être vécue par le lecteur comme une faiblesse. En effet, j'ai ressenti, pour ma part, par moments, un certain décrochage ! Pour faire une métaphore quelque peu hasardeuse, je dirais que la sauce manquait de liant, créant, de ce fait, certains grumeaux un peu indigestes.
Cette impression est peut-être intrinsèque au fait qu'il s'agisse d'un livre difficile à classer, un OLNI - Objet Littéraire Non Identifié - ce qui, du coup, le fait paraître quelque peu bancal !
Ce bémol mis à part, j'ai fini cette lecture depuis plusieurs jours et pourtant Laëtitia est encore bien présent(e) dans mon esprit ... je crois donc pouvoir dire que le souhait de Ivan Jablonka est réalisé ... pour moi, ce n'est plus un fait divers !!!
Ma note : 17/20
Avec un peu de retard, voici la chronique de Arutha, mon co-lecteur...
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